Le bonheur est dans la forêt

Elle est un refuge bienveillant pour les citadins en mal d’oxygène, qui sont de plus en plus nombreux à la vivre comme un espace de méditation et de bien-être.
 
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La veille encore, la météo nous invitait à décliner l’invitation de Laurent Tillon, auteur de Et si on écoutait la nature ? (Payot, 325 pages, 22 euros). ­Aller crapahuter à la nuit tombée en forêt de Rambouillet sur des chemins détrempés par la pluie incessante de la fin mars ? Pour s’encourager, on s’était endormie avec Jack London, son Appel de la forêt (1903) sur le bout du nez : « Des profondeurs de la forêt, il entendait résonner tous les jours plus distinctement un appel mystérieux, insistant, formel ; si pressant que parfois, incapable d’y résister, il avait pris sa course, gagné la lisière du bois. »

Le lendemain, le chien Buck en tête et les bottes lestées de boue, on a finalement emboîté le pas à Laurent Tillon. La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben (Les Arènes, 2017) – plus de 600 000 exemplaires vendus –, il l’a lu, bien sûr. Mais le chargé de mission en biodiversité à l’Office national des forêts (ONF) et chiroptérologue (spécialiste des chauves-souris) qui siège au Conseil national de protection de la nature regrette que le forestier allemand se soit laissé aller à un excès d’anthropomorphisme. Ce qui ne l’empêche pas, lui, de tomber dans le même panneau affectif quand il désigne un chêne : « C’est un gamin, il a 120 ans. Il nous enterrera tous. »

Une passion très enracinée

Aujourd’hui, près de 80 % de la population française vit en milieu urbain, loin des bois. Mais au pays d’Idéfix, le chien d’Obélix qui sort les crocs quand on menace de s’en prendre à un arbre, la forêt reste une passion très enracinée. « Touche pas à mon arbre », se sont insurgés des Corréziens début avril, après que plus de 10 000 sujets des bords de route ont été abattus à l’instigation du conseil départemental. « Honteux, scandaleux », s’est entendu dire la maison de couture Chanel, après la présentation, en mars, de sa collection automne-hiver dans un Grand Palais décoré de chênes et de peupliers arrachés dans le Perche.

Qu’on se le dise, les Français aiment leurs forêts ! On estime à environ 600 millions le nombre d’incursions annuelles dans les forêts françaises. Autrement dit, chaque seconde, seize personnes pénètrent dans une forêt en France – contre sept dans un cinéma ! – évalue le compteur Planétoscope du site ConsoGlobe. « Qu’elle soit associée à un espace d’évasion hors de la ville ou envisagée comme un espace de sociabilité et de partage, la forêt n’implique pas de s’isoler ou de s’immerger dans une nature sans l’homme pour se retrouver soi-même », rappelle Anne-Marie Granet, référente nationale pour l’accueil du public à l’ONF.

Syndrome Idéfix ou pas, chacun de nous a un arbre fétiche, un arbre refuge, un arbre miroir, témoin de son histoire personnelle ou familiale. Ce platane dans la cour de l’école. Ce saule pleureur, ce tilleul ou ce figuier dans les jardins de nos résidences estivales. Ce chêne dans l’allée de la maison de nos aïeux. Un arbre où l’on a grimpé ou fait de la balançoire, où l’on a construit une cabane, gravé notre « Amour pour toujours » ou sous lequel on a festoyé, siesté, où l’on s’est abrité un jour de pluie ou de grande chaleur. Ces patriarches végétaux, on vient à eux, seul ou en meute, à la recherche de leurs bienfaits, réels ou supposés, pour faire le plein de chlorophylle et d’activités sportives, se promener, chasser les tensions. Le terrain de jeu est vaste, avec plus de 20 000 km de pistes forestières dans l’Hexagone à parcourir à pied, à cheval, à ski ou à vélo.

Source de vitalité… et d’angoisse

« La forêt permet de rentrer en résonance avec son espace intérieur », selon le docteur en sciences humaines Benoît Boutefeu. Mais, si elle procure des émotions positives de bien-être, elle peut également être source de peurs et d’angoisses, qui trouvent souvent leur origine dans l’enfance. Merci aux Bambi, Petit Poucet et autres Chaperon rouge d’avoir semé dans nos jeunes esprits l’image d’une forêt hostile pouvant abriter les plus noires créatures ! « Si la peur du loup est évoquée sur le ton de l’humour, écrit la sociologue Nathalie Lewis dans une enquête sur le lien entre forêt et société réalisée pour l’ONF, elle permet d’exorciser une crainte plus enfouie, celle de l’agression physique. (…) Ce n’est pas la forêt en tant que milieu naturel qui fait peur mais ceux qui la fréquentent avec de mauvaises intentions. Et l’isolement de ces milieux renforce les craintes. » Des funestes faits divers aux pires scènes de thrillers et films d’horreur, la forêt doit aussi composer avec cette mauvaise réputation.

Mais cet environnement naturel peut aussi insuffler le meilleur, à commencer par le regain de vitalité et de productivité dont on bénéficierait à son contact. Alexis de Loynes, cofondateur de Wildesk, suggère ainsi aux entreprises de tirer parti de cet atout et de rompre avec le décor routinier de leur siège pour celui, plus inspirant, de la forêt. Afin de sensibiliser l’entreprise à la nature, il installe, dans les forêts franciliennes, « un espace de travail vraiment open », une ­caravane-bureau de cinq places. « Si le lien à la nature et la quête de bien-être sont flagrants dans la sphère privée, explique-t-il, on a du boulot dans la sphère professionnelle ! » Mot de passe du Wi-Fi dans la caravane ? Intothewild.

« En forêt, souvent, on n’a pas besoin de s’interroger sur ce qu’il se passera dans une heure, dix minutes ou une minute. On se contente de vivre l’instant présent. De respirer, et ça fait du bien »

Alexandre Eber, chef de projet événementiel chez One to Team, à Nancy, depuis 2006, constate, quant à lui, la frilosité des entreprises en matière de team building en forêt : « Beaucoup de décideurs rechignent à y aller car ils craignent de déplaire à certains de leurs collaborateurs : Richard, le râleur de la compta, ou Sonia, qui sera à la traîne. » Pourtant, Alexandre Eber affirme que le taux de satisfaction est très élevé à la fin des activités proposées en forêt et regrette la sempiternelle interrogation : « Et s’il pleut, on fait comment ? »

En matière d’usages récréatifs, si les accrobranchés craignent aussi la pluie, ils ont été près de 5 millions à se mesurer aux vertigineux parcours dans les arbres (Baromètre des sports et loisirs de nature en France, 2016). Mathieu ­Malleret, gérant des Cabanes de France, premier réseau français d’hébergements insolites et de cabanes perchées, constate, lui, que le nombre de nuitées a doublé en huit ans, autour de 100 000 par an pour un réseau hexagonal de 1 100 cabanes au total. « En forêt, souvent, on n’a pas besoin de s’interroger sur ce qu’il se passera dans une heure, dix minutes ou une minute. On se contente de vivre l’instant présent. De respirer, et ça fait du bien », souligne ­Laurent Tillon, pour qui les immersions forestières ont toujours favorisé une meilleure connaissance de soi et un enrichissement.

Par Marlène Duretz